Histoire de la nébuleuse du Crabe

La nébuleuse du Crabe n’est pas simplement un objet singulier à observer au télescope. C’est un objet qui a une histoire, et cette histoire peut être retracée à l’échelle de la civilisation humaine, ce qui en fait un objet passionnant à la fois à connaitre pour sa propre évolution, mais aussi pour l’histoire qu’il raconte de l’astronomie à travers les âges. De plus, c’est un objet qui combine plusieurs domaines d’observations, des rayons X au spectre radio, ce qui lui donne un rôle essentiel dans la compréhension du mécanisme de vie et de mort des étoiles. Voici le récit des découvertes le concernant.

Tout commence le 4 juillet 1054. En Chine, sous la dynastie des Song, les astronomes du bureau impérial constatent l’apparition d’une nouvelle étoile dans le ciel, située non loin de l’étoile Tianguan (Zeta Tauri dans la dénomination de Bayer). Ce type d’« étoile invitée », bien que n’étant pas inédit, est relativement rare. De plus, celle-ci brille fort, très fort. Elle est même visible en plein jour pendant 23 jours, puis décroit progressivement en intensité mais reste observable à l’œil nu pendant près de deux ans, avant de disparaitre à la vue des observateurs.

Les astronomes de l’époque y perçoivent un présage, comme pour tous les évènements de ce type. Mais ils la consignent, et on la retrouve dans le Wenxian Tongkao et dans d’autres sources, compilées plus tard dans le Song Shi, les annales de la dynastie Song : « Ere Zhihe du règne, première année, cinquième mois lunaire, jour jichou. Une étoile invitée est apparue au sud-est de Tianguan, peut-être à plusieurs pouces de distance. Après plus d’une année, elle s’est dispersée et a disparu« .

Des rapports existent également au Japon, notamment dans le Meigetsuki, le journal de Fujiwara no Teika (qui est postérieur de plus d’un siècle à l’évènement, mais il fait un recensement détaillé d’évènements astronomiques passés). Côté Amérique, un pétroglyphe laissé par les amérindiens Anasazi dans le « Chaco Canyon », serait susceptible de représenter le même évènement.

Assez curieusement, il n’existe quasiment aucune trace documentée fiable d’origine Occidentale de cette époque, tandis que la Supernova de 1006 est documentée. Peut-être l’immuabilité des cieux d’Aristote n’a pas permis aux astronomes occidentaux d’envisager que cette observation puisse être une étoile. Il faudra attendre les années 1970 pour commencer à identifier de possibles témoignages, comme la Cronaca Rampona de Bologne, rédigée au XVe siècle. Celle-ci mentionne une « étoile très brillante » sous le règne de l’empereur Romain d’orient Henri III. D’autres ouvrages l’associent au décès du Pape Léon IX, survenu au printemps 1054.

677 ans s’écoulent, et en 1731, l’astronome anglais John Bevis repère une nébuleuse dans la constellation du Taureau, non loin de Zeta Tauri. Puis Charles Messier, alors « chasseur de comètes », scrute le ciel le 28 août 1758 pour trouver la comète de Halley dont le retour est attendu dans la constellation du Taureau. Il repère alors un objet lumineux et pense avoir repéré la comète, puis se rend compte qu’il ne s’agit pas d’une comète mais d’un autre objet, « d’aspect diffus » et immobile (la comète ne sera repérée qu’en janvier 1759). Afin de se prémunir de ce type de méprise, Messier décide de créer un catalogue des « objets d’aspect diffus du ciel profond » pour recenser ces objets. Le catalogue Messier prend forme.

Henri III pointe du doigt l’étoile nouvelle (Crédit : Luminesciences)

Puis William Herschel l’observera entre 1783 et 1809, pensant qu’il est possible de résoudre cette nébuleuse en étoiles. Son fils John Herschel partagera cette conclusion sans pour autant y parvenir. Elle figure dans le « General Catalogue » de Herschel de 1848, puis dans le « New General Catalogue » sous la référence NGC 1952.

La nébuleuse du « Crabe » dessinée par Lord Rosse

Un peu avant, en 1844, Lord Rosse l’observe dans un télescope de 36 pouces (91cm) ce qui lui en donne une image plus étendue. Il suggère alors qu’elle dispose d’un corps et de plusieurs « pattes » et lui donne le nom de « Nébuleuse du Crabe ». Il l’observera plus tard en 1848 avec le Léviathan de Parsonstown de 72 pouces (182cm) et l’image beaucoup plus détaillée qu’il obtient lui fait comprendre que la ressemblance précédemment donnée était surtout due à un manque de netteté de son ancien instrument. Mais le nom demeure de nos jours …

Au cours du XIXe siècle, les astronomes s’intéressent de près aux archives chinoises du Moyen Age, c’est notamment  Jean-Baptiste Biot (aidé de son fils Edouard qui est sinologue) qui fera une analyse approfondie des archives comme le Wenxian Tongkao, et il recense la nova en 1843. Puis en 1921, l’astronome Knut Lundmark repère dans ces mêmes archives 60 « novæ possibles » dont l’existence semble bien établie, dont celle de 1054. Il note même que celle ci est « proche de NGC 1952 » sans pour autant établir un lien entre les 2.

Toujours en 1921, Carl Otto Lampland puis Charles Duncan observent des changements dans la nébuleuse, par rapport à des plaques photographiques datant de 1909. La nébuleuse est en expansion. Il faut dire qu’on est alors entré dans l’ère des grands instruments et de la photographie, ce qui rend ce type de comparaison possible. En 1928, c’est Edwin Hubble qui suggère que l’augmentation de taille observée correspond à une explosion stellaire, Il calcule alors le taux d’expansion et établit son origine relativement récente, environ 900 ans plus tôt. Il fait alors la corrélation avec la compilation de Lundmark et établit enfin le lien entre la nova et la nébuleuse.

Toutefois, cette proposition ne recevra que peu d’écho jusqu’en 1939, lorsque les travaux de Walter Baade et Fritz Zwicky établissent la nature du phénomène de Supernova. C’est Nicholas Mayall qui propose que l’étoile de 1054 est en réalité une supernova. Elle devient alors une « Supernova historique » c’est à dire observées par les hommes depuis l’invention de l’écriture et avant l’invention du télescope, dont on retrouve trace de nos jours. Sept autres Supernovæ historiques seront par la suite confirmées avec les mêmes méthodes.

En 1942, c’est toujours Walter Baade qui identifie une étoile au centre de la nébuleuse, et précise la vitesse d’expansion de celle-ci, qui est alors parfaitement cohérente avec la date de l’explosion donnée par les annales chinoises. Le lien historique est alors démontré. Puis en 1949, une source radio est identifiée et associée à la nébuleuse visible.

Mesure de l’expansion par Duncan en 1921

Mais l’analyse de la nébuleuse se poursuit. en 1953, Iosif Shklovsky suggère que la lueur bleue diffuse que l’on observe vers le centre de la nébuleuse est en fait le résultat d’un rayonnement synchrotron, que l’on observe habituellement dans les accélérateurs de particules. Cela suggère la présence d’un champ magnétique extrêmement puissant. Franco Pacini postule en 1967 l’existence d’une étoile à neutrons, qui sera d’abord détectée en 1963 comme source de rayonnement X, puis confirmée en 1968 sous la forme d’une source radio périodique rapide, au cœur de la nébuleuse. Il s’agit d’un pulsar, une étoile à neutrons en rotation rapide (ici 30 fois par seconde). Le mécanisme d’effondrement des Supernovæ de type II est alors mieux connu et la présence d’une étoile à neutrons concorde parfaitement avec l’existence d’une Supernova en 1054.

La nébuleuse du Crabe devient alors un étalon précieux car c’est un des seuls dont la chronologie est connue avec autant de précision. Cet objet regroupe alors SN1054, contenant le pulsar PSR B0531+21, la source radio Taurus A, la source X Taurus X-1, puis son rémanent Messier 1 ou NGC 1952.

Le crabe observé dans différentes longueurs d’ondes (Public Domain, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=7803112)

Depuis, la nébuleuse continue d’être étudiée. Le télescope spatial Hubble l’a photographiée en 1999 puis en 2016 et 2026, ce qui permet d’apprécier son expansion, et le JWST l’a également étudié en 2023 à différentes longueur d’ondes, notamment en infrarouge, ce qui a permis d’en apprendre davantage sur sa composition chimique (Soufre, Fer ionisé, Nickel et diverses poussières chaudes), caractéristique de la nucleosythèse dans les Supernovae de type II, bien que cette composition nous indique que la masse de l’étoile progénitrice était moins élevée qu’on ne le pensait (source : https://www.nasa.gov/image-article/details-from-webbs-cameras-reveal-crabby-composition/)

Images prises par le HST puis le JWST (source : Ciel & Espace)

Chronologie récapitulative

1054 : Apparition de l’« étoile invitée » près de Tianguan (Zeta Tauri), consignée par les astronomes chinois

1731 : John Bevis repère une petite nébuleuse dans le Taureau

1758 : Messier la catalogue sous le numéro M1

1843 : Biot recense la nova dans les archives chinoises

1844 : Lord Rosse la dessine et la baptise « nébuleuse du Crabe »

1921 : Knut Lundmark note la proximité avec la supernova de 1054

1921 : Lampland et Duncan constatent que la nébuleuse est en expansion

1928 : Edwin Hubble mesure l’expansion et remonte à un point d’origine, 900 ans plus tôt

1942 : Walter Baade identifie l’étoile centrale comme résidu de l’explosion

1949 : La nébuleuse devient l’une des premières sources radio identifiées du ciel

1963 : Première source X identifiée hors du Système solaire

1968 : Découverte du pulsar du Crabe, étoile à neutrons tournant ~30 fois par seconde

2023 : Le télescope spatial James Webb en révèle la composition chimique en infrarouge

Bibliographie :